CHRIST ANDERSON AHOUA: « LES ENTREPRENEURS N’ONT PAS SEULEMENT BESOIN DE GAGNER DES PRIX À TOUT VA. ILS ONT SURTOUT BESOIN DE POUVOIR COMMERCIALISER LEURS IDÉES »

Tenter de décrire Christ Anderson AHOUA en un seul mot ou même en une seule phrase est un exercice risqué tant l’homme est riche de ses expériences. Ancien footballeur professionnel, il a la lucidité de dire aurevoir à une carrière qu’il ne trouvait pas exceptionnelle et décide de se battre pour se trouver une nouvelle orientation qui lui permettra d’exprimer sa culture et son potentiel. Christ Anderson AHOUA se définit d’abord comme un Africain. Pas tant par sa couleur de peau, mais parce que pour lui il est difficile de savoir où l’on va sans rester connecté à ses origines. Africain ensuite parce que loin de ceux qui pensent connaitre le continent à travers de vaines paroles, il contribue au quotidien à trouver des solutions aux problématiques énergétiques rencontrées dans les différents pays du continent que ce soit auprès des états ou des start-ups. C’est un homme avenant et droit dans ses bottes qui nous a reçu au sein des locaux d’Electricité De France (EDF) pour partager avec nous de manière factuelle, les actions concrètes qu’il a mené au sein d’EDF en tant que Business Développer pour la région Afrique et Moyen Orient.

Inspire Afrika : Merci de nous recevoir M. AHOUA. Pouvez-vous vous dire comment vous arrivez chez EDF ?

Christ Ahoua :  Je suis Christ Ahoua Anderson, j’ai 43 ans, marié et 03 enfants, ex footballeur. Oui, j’ai un parcours atypique et je l’assume complètement. J’ai commencé en tant que footballeur professionnel. Je suis parti de chez moi à l’âge de 15 ans et j’ai rejoint le centre de formation du FC Nantes. Ensuite, j’ai pris mon baluchon et je suis allé à la conquête de l’Europe. J’ai signé mon premier contrat professionnel en Suisse et j’ai été prêté en Italie pendant 04 ans. Après j’ai été prêté à droite et à gauche, notamment en Norvège et en Angleterre. Par la suite, j’ai décidé de rentrer en France où j’ai connu une carrière en dents de scie. Elle a été assez courte alors je m’en suis lassé. C’est quand mon dernier agent feu Jean-Luc SASSUS, un ancien joueur du PSG, m’a proposé de jouer en Roumanie que j’ai eu la lucidité de dire stop. J’avais 24 ans à l’époque et je venais d’avoir mon premier garçon. Je lui ai demandé de me trouver un club de CFA ( Championnat de France 3e division) avec un boulot à côté. Je ne voulais plus courir après une chose pour laquelle j’avais sacrifié ma jeunesse et qui ne m’avait pas permis de réussir comme les autres. J’ai rejoint un club de 3e division en région Toulousaine qui avait pour sponsor, une boîte d’intérim. Pendant la saison, j’étais en mission d’intérim sur un plateau clientèle de dépannage gaz. A l’époque, je ne m’y connaissais pas, je parlais juste des langues étrangères que j’avais apprises grâce au foot. J’y ai travaillé 2 ans tout en jouant au foot en parallèle.  J’ai eu l’opportunité de retourner sur les bancs de l’école en répondant à une annonce en interne qui disait : « donner un élan à votre carrière en 04 ans ». Mon entreprise m’a permis de reprendre mes études en série littéraire et de devenir cadre. Quatrième sur 22 au concours, j’ai étudié pendant 02 ans à l’Université Paris 10 Nanterre puis 02 ans à ESC Grenoble. J’ai intégré rapidement la direction de la communication du groupe EDF ( Électricité De France) au sponsoring sportif où je suis resté pendant 08 ans.

Pourquoi le sponsoring sportif ? Est-ce parce que vous aviez fait du sport ou parce que c’était le poste qui était ouvert ?

CA : Les deux ! Mon profil a plu parce que je connaissais les réalités du sport et j’avais les capacités nécessaires pour être du côté de l’annonceur. Pendant 08 ans, je m’y suis vraiment plu. On m’a laissé beaucoup de liberté, j’ai réussi à mettre en place plusieurs projets, eu plusieurs opportunités. L’objectif pendant ces années était de développer la préférence de marque EDF. C’est fou de le dire mais on est tellement dans la tête des gens qu’on nous oublie parfois. Après l’ouverture à la concurrence en 2005, le logo a changé, l’entreprise s’est séparée de GDF ( Gaz de France). Pendant huit ans, je devais donc répondre à la question « comment utiliser le levier du sponsoring sportif pour toucher le grand public et développer cette préférence de marque ? »

Voyageons ! En France, il y’a l’énergie solaire, en Afrique il y’a l’énergie hydraulique. Ce n’est pas comparable. Est-ce que c’est parce qu’en Afrique les infrastructures n’ont pas suivi l’évolution démographique ou est-ce que finalement on est juste culturellement en retard ?

CA : A cette question, j’ai plusieurs réponses. La première réponse qui me vient spontanément, c’est que nous sommes en retard culturellement. Aujourd’hui, pratiquement tous les États ont un programme d’électrification. Pour parler de la Côte d’Ivoire, parce que je suis d’origine Ivoirienne, il est inconcevable qu’un pays comme la Côte d’Ivoire avec un taux de croissance de 8,7 % ait un taux d’électrification en zone rurale de 25 %.

Est-ce parce que nous n’utilisons pas assez nos ressources ? On ne fait pas confiance à ce qu’on a ?

CA : Oui parce qu’on a été sous tutelle pendant des années. Si je réponds de manière très franche, c’est ça la problématique aussi, c’est qu’à un moment donné il faut qu’on prenne conscience que nous avons des ressources.

Est-ce qu’EDF accompagne les africains à en prendre conscience ?

CA : Oui, parce que c’est dans l’esprit d’EDF aujourd’hui. Quand nous approchons les gouvernements, nous apportons notre expertise en les accompagnant dans l’utilisation de nouvelles solutions. Le but d’EDF est d’être champion de la croissance bas carbone. Nous favorisons l’utilisation des énergies renouvelables et tout ce qui est bas carbone. Nous avons changé pour travailler en tant que partenaires et sommes dans une démarche de win-win.

Quelles sont les réalisations concrètes d’EDF en Afrique ?

CA : Il y en a beaucoup ! Il y’a le développement de la centrale biomasse en Cote d’ivoire, le projet hydro-électrique de Nachtigal au Cameroun. Cependant, les plus belles réalisations à mon sens sont celles qui ont un trait au sous-développement et à l’Off-Grid.

Qu’est-ce que l’énergie Off-Grid ?

CA : C’est l’accès à l’énergie hors réseau. L’exemple le plus parlant est celui des kits solaires. La révolution Off-grid consiste, pour quelqu’un qui habite en zone rurale, à passer de l’utilisation de la petite torche à celle d’un petit panneau solaire ; et bien sûr pour nous d’en faire un business. Aujourd’hui, en allant dans un petit village, on peut trouver une petite maison qui, au-delà de la lumière, a tout un confort grâce à ces kits : l’accès à l’éducation, à l’information par le biais d’une télévision écran plat, une radio. Pour moi c’est une fierté parce que pour l’avoir vécu dans les villages, c’est extraordinaire!

A quel prix ?

CA : On y arrive! Pay As you go, c’est à la mode. L’innovation de ces kits, c’est que le villageois peut payer pendant trois ans son kit solaire entre 11.000 Fcfa et 17.000 Fcfa par mois. A la fin des trois ans, le Kit lui appartient, et celui-ci est garanti pendant cinq ans.

Certains prétendent que l’énergie solaire coûte plus chère que l’énergie hydraulique. Qu’en pensez-vous?

CA : Non seulement ce n’est pas vrai, mais en plus les deux ne sont pas comparable. L’innovation dans les kit solaire et l’énergie Off-Grid c’est surtout le modèle financier qui a été adapté à la cible. La personne est en capacité comme on dit en Côte d’ivoire de payer « un peu un peu » pour que le kit lui revienne. N’oublions pas que notre cible est essentiellement constituée d’agriculteurs qui vivent au rythme de leurs récoltes.

Le Covid-19 fait que les agriculteurs, les éleveurs et toute votre cible n’ont pas vendu autant que d’habitude, donc forcément il y a eu moins de revenus. Quel est le geste que vous faites ?

CA : La pandémie a rendu les choses difficiles pour nous aussi financièrement parlant. Même si nous n’avons pas effectué d’actions concrètes nous n’avons pas désinstallé pour autant les kits. Actuellement, le taux de paiement est de 86 %, c’est la preuve que notre solution est adaptée à notre marché.

Vous êtes également promoteur du programme EDF Pulse Africa. En quoi consiste ce programme ?

CA : Le programme EDF Pulse Africa est destiné aux start-ups africaines basées en Afrique et travaillant dans le domaine de l’énergie: la production Off-Grid, l’accès à l’eau via une solution énergétique et tout ce qui est usage et service.

Pourquoi avoir créé le programme EDF Pulse Africa ? Comment est née l’idée ?

CA : Le programme est né d’une démarche globale d’EDF qui a depuis 6 ans un programme nommé EDF Pulse basé en Europe et décliné en région. Quand je suis arrivé en 2017 à la direction internationale, j’ai proposé de faire EDF Pulse Africa.

La première année, au lancement du programme, de mémoire 98 startups ont postulé sur toute l’Afrique sans plan de communication réel pour l’appel à candidature. La deuxième année, on a cassé la baraque avec 434 candidatures puis l’édition suivante 534 candidatures. Nous avons touché 26 pays. Et le concours commençait vraiment à prendre de l’ampleur. EDF Pulse Africa a pour objectif d’accompagner pendant un an les startups pour accélérer et maturer leurs projets.

Qu’avez-vous appris des startups qui se dédient aux problèmes énergétiques en Afrique ?

CA : Quand on parle d’innovation entrepreneuriale en Afrique il y a trois constats. Le premier est que la majorité des innovations doivent prendre en compte la digitalisation et le Mobile Money. Le second est que de plus en plus de femmes sont entrepreneures. Le dernier, est que plusieurs multinationales comme EDF n’ont pas peur de casser un peu leur process pour pouvoir se connecter à des startups. Ce que j’ai retenu comme leçon, c’est qu’il y’a de nombreuses idées correspondant aux besoins. Le seul problème aujourd’hui, c’est le financement. Les start-ups ont de gros problèmes de financement pour aller jusqu’au bout de leurs idées.

Au-delà des problèmes de financement rencontrés par les Start-ups africaines, peut-on aussi penser que l’idée ne rencontre pas la bonne personne au bon moment ?

CA : Ah aussi Oui ! J’ai eu la chance de parler pendant 3 ans avec ces start-uppeurs venus à Paris et il leur manque un accompagnement pour aller jusqu’au bout de leur idée tout en réduisant le Time To Market. Ils n’ont pas seulement besoin de gagner des prix à tout va. Ils ont surtout besoin de pouvoir commercialiser ces idées qu’ils ont sur le sujet de l’accès à l’énergie. J’ai beaucoup appris aux cotés de ces jeunes qui n’ont pas peur et qui font beaucoup de sacrifices. Je pense notamment au coup de cœur de l’année 2019 qui a fait un frigo solaire thermique, un Camerounais. Les jeunes comme lui, quand ils ne rencontrent pas les bonnes personnes, ils abandonnent.

Que doit-on attendre du concours EDF Pulse Africa de cette année?

CA : Nous avons associé la EDF Pulse Africa Factory qui va prendre le relai du concours pendant un an et permettre aux projets d’être plus mature. A partir de Janvier 2022, EDF Africa Pulse Factory prendra le relai, et permettra aux start-ups de dépasser le stade du projet.

Vous êtes également le fondateur de SPIMAC, une agence marketing dédiée à l’accompagnement des acteurs du sport. Est-ce que finalement le fait de garder cette agence vous permet de garder un pied dans votre première passion ?

CA : J’ai passé cette étape. Je me suis préparé à l’après carrière mais ce qui m’a animé pendant celle-ci c’est d’avoir toujours été mon propre conseiller, mon propre agent. Ça m’a toujours intéressé de savoir ce qui se passait derrière et je me suis toujours dit que lorsque j’allais arrêter ma carrière de footballeur, je devais m’occuper des sportifs de haut niveau. Je dis souvent aux sportifs « soyez acteurs de votre carrière, ne soyez pas spectateurs. Nul n’est censé ignorer la loi. » Ce n’est pas parce qu’on n’a pas fait d’études de droit qu’on ne peut pas lire un contrat. On a souvent le réflexe en tant que sportif de se dire que l’agent s’occupe de tout. Le leitmotiv de SPIMAC c’est d’être proche des acteurs du sport dans les domaines du marketing, et de la communication mais aussi développer le sport business en Afrique. Ce que j’essaye de faire, c’est d’utiliser le sport pour renverser un peu la tendance.

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