Le Bar à Lecture : Hope

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Hope, mon grand-frère, scrute les yeux embués de maman, longuement. Je sais qu’il veut la prendre dans ses bras et la consoler, moi aussi d’ailleurs. Mais à cause des énormes trous sur la route et de la folle vitesse du bus, nous sommes ballottés de gauche à droite, de droite à gauche… Nos sueurs se mélangent, épousent la poussière qui s’élève en distillant une odeur d’argile humide. Nos odeurs s’entrechoquent, les senteurs d’aisselles s’opposent aux haleines répugnantes, la puanteur des respirations à celle des pets. Il en ressort des effluves qui s’apparentent à des émanations d’œuf dur en dégradation. Le ronronnement du moteur du bus se mêle aux pleurs de quelques enfants affamés ou fatigués, les bruits des klaxons embrassent les sons de respirations étouffées. Personne ne parle. Ce que nous avons vécu à Durban a transformé nos langues en pierres, incapables de se mouvoir. Personne ne pleure. Ce que nous avons vu à Durban a enveloppé nos yeux de verres, imperméables. Ce que les gens de Durban nous ont fait nous a traumatisés. À jamais. Nous survivons…

Nous sommes quatre-vingt-dix dans un bus de soixante-dix places. Un bus en direction de Blantyre, au Malawi.Quatre-vingt-dix êtres silencieux, terrassés par les regrets, la déception. Les visages affichent une froideur effroyable accentuée par des regards vides mais ce n’est point de la haine que je vois dans ces regards, mais de la tristesse et de l’incompréhension. De l’incompréhension surtout. Personne ne sait comment on a pu en arriver là, dans le pays de Mandela. Personne n’avait vu venir sur nous ce déferlement d’animosité. Qu’est ce qui s’est passé ? Papa m’avait pourtant raconté que l’Afrique entière a soutenu ce peuple pendant l’Apartheid, qu’il y avait eu des milliers d’hommes emprisonnés, blessés, morts pour libérer ce peuple. Cent ans de combat effacés par l’ignorance. Cent ans de guerres oubliés à cause de la haine. Nous survivons…

hope

Hope a soif. Je le sais parce qu’il se suce le doigt, se mordillent les lèvres, ses yeux virent au rouge- sang. Il explose enfin :           « Maman j’ai soif, maman j’ai soif ». Elle le gifle deux fois mais le regrette tout de suite après. Elle pousse un long soupir et dit : « Hope ! Où vais-je trouver de l’eau maintenant ? Hein ? Arrête de pleurer. C’est toi l’homme de la maison maintenant que ton père est mort ». C’était donc vrai ce que je pensais. Papa était mort. Je le savais. Maman vient de l’avouer, finalement. Je veux lui demander ce qui s’est passé. Je n’ose pas. J’espère que Hope le fasse. Non. Il ne dit rien, ne dira rien. Je regarde maman et je lui en veux de ne pas nous expliquer ce qui s’est passé. Je lui en veux d’abandonner papa à Durban, de n’avoir pas réclamé son corps. Existe-t-il seulement un corps ? As-t-il été brûlé ? Maman ne nous dit rien. Que racontera-t-elle à grand-mère Grace ? Elle qui radotait à qui veut l’entendre que son fils travaille maintenant pour un riche blanc sud africain. Que dira-t-on aux gens de Blantyre ? À toute cette foultitude de pauvres qui attendaient de nous qu’on leur envoie de l’argent, des chaussures, des vêtements Made in South Africa. Que leur-dira -t-on ? Nous survivons…

Le temps refuse de courir, il s’immobilise presque. Il se moque de notre désarroi, de notre fatigue.Il complote avec la chaleur suffocante pour rendre ce voyage infernal. Peut-être que c’est l’idée de retourner à Blantyre qui m’effraie, la honte de revenir dans la vieille case de grand-mère après avoir tâté la douceur du bien-être, la honte d’être allé à la recherche du bonheur et de revenir cinq ans plus tard , sans un sou , mais les bagages emplis de larmes et de rêves achoppés. Peut-être crains-je simplement que ma mémoire efface ces beaux souvenirs de Durban. Difficile de devoir retourner dans la pauvreté, lorsqu’on a vu son père passer d’ homme de maison à gardien de nuit, puis de gardien de nuit à chauffeur particulier d’un riche blanc, lorsqu’on qu’on a vu les morceaux de viande grossir dans les plats, lorsqu’on a fréquenté les écoles huppées de Durban. Pourtant il savait, papa. Il dit à maman deux jours avant sa mort :« Ça va éclater d’un moment à l’autre. Les autochtones disent qu’on leur pique leur boulot. Qu’on crée l’insécurité. Les kwèrè-kwère doivent quitter le pays, qu’ils disent. » Maman serra ses mains contre elle, ne dit rien. Elle ne disait jamais rien, de toutes façons. Mon père continua : « c’est bien ça le pays de Mandela, et cette unité dans la diversité , qu’a- t-on fait d’elle? Prépare-tout. Qu’on soit prêts à rentrer au Malawi à tout moment.« Je ne pars nul part » rouspéta ma maman . Nous la regardions tous, surpris qu’elle eut pour une fois dit quelque chose, ce qu’elle pense. «  Joyce, sais-tu que trois personnes ont été brûlées ? Tu veux mourir aussi ?  » 

Hope alla s’asseoir près de maman, comme pour signifier qu’il était du même avis qu’elle. Elle le prit dans ses bras et poursuivit : « Nous sommes venu ici pour avoir une meilleure vie. Là-bas au Malawi, les gens meurent de faim. Hors de question que je rentre. » Elle pleurait: « comment faire face aux moqueries qui nous y attendent? Comment dire aux gens que nous avons été rejetés par nos propres frères africains ? Comment expliquer au village qu’il est possible pour un africain d’être étranger en Afrique ? Hors de question ! Je ne vais nulle part. » Mais la voilà assise dans ce bus près de moi, en direction de Blantyre. Nous survivons…

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