ANGELIQUE KIDJO « On ne trouvera jamais de solutions durables dans le chaos et la violence, le passé nous l’a montré »

Crédits : Patrick Fouque

Tout au long de son impressionnante carrière qu’on ne présente plus, Angélique Kidjo a toujours été animée par trois choses : la défense des droits humains, notamment ceux des femmes, la générosité et la reconnaissance. Cette reconnaissance, on la retrouve dans les histoires qu’elle raconte, où elle fait très souvent référence aux précieux conseils que lui prodiguaient son père et sa mère. La reconnaissance, on la retrouve aussi dans les nombreux hommages musicaux qu’elle a rendu aux femmes qui l’ont inspirée : Aretha Franklin, Miriam Makeba, Bella Bellow… Des femmes fortes et engagées, qui ont contribué à construire son âme d’artiste. A quelques semaines du lancement de son dernier album, qui rend hommage à la cubaine Celia Cruz, Angélique Kidjo nous a parlé de son engagement, de ses valeurs et de comment on peut construire un monde meilleur.

Comment avez-vous construit votre personnalité de femme engagée et quelles sont les femmes qui ont inspiré cette construction ?
J’ai commencé la musique à l’âge de 6 ans, dans la troupe de théâtre de ma mère. Mes frères en parallèle avaient un groupe de musique où ils reprenaient les chansons des années 60/70. J’avais une décennie de différence d’âge avec mon frère aîné, et en tant que gamine, j’absorbais tout ce que j’écoutais à ses côtés.
Dans ma famille on m’appelait « pourquoi, quand, comment ». Je posais des questions tout le temps et très vite, j’ai commencé à m’interroger sur la place des femmes dans cet univers musical : pourquoi il y’avait-il sur les albums plus de mecs que de nanas ? Pourquoi mes frères interprétaient peu de chansons féminines ?
Le premier disque féminin que j’écoute est celui d’Aretha Franklin. Je me rappelle, sur la pochette, elle était assise devant une église et portait une tenue africaine. Elle fut ma première inspiration, d’autant plus qu’elle avait donné du fil à retordre au chanteur du groupe de mon frère, frimeur devant l’éternel, qui avait eu du mal à interpréter son registre musical.
Ensuite est venue Miriam Makeba. La chanson The retreat song m’a vraiment marqué. Elle est devenue à sa sortie, l’hymne des femmes de l’association de ma mère, qui demandait le droit de vote des femmes au Bénin, et aussi l’émancipation des femmes en général. Les femmes de l’association ont customisé les paroles de la chanson, avec des phrases en langue Fon. Ma mère m’emmenait dans tous leurs meetings. Elle me disait « nous on chante comme des casseroles. Si tu viens et que tu chantes, les gens vont t’écouter, et on pourra faire passer notre message ». C’est comme ça que j’ai commencé à chanter en public. Miriam fût donc la deuxième artiste féminine noire avec qui j’ai créé une connexion émotionnelle.
En 1969 arrive Bella Bellow, avec son album Rockia, qui  m’avait éblouie et énormément touchée. J’avais 11 ans. Un jour, elle est venue jouer au Beach Club, le club où je chantais moi-même. A l’époque je n’avais pas le droit d’être dans un tel club, mais j’avais tellement insisté que mon père avait cédé. Je passais en douce par la cuisine, je chantais et je repartais  aussi sec. En regardant Bella Bellow chanter ce jour-là, j’ai eu l’impression de voir un ange chanter. J’ai été frappée par son sourire et sa grâce. Bella Bellow mourût 2 ans plus tard. Ce fut un choc émotionnel pour moi. J’étais en colère contre la mort. Et c’est ce décès qui a déclenché mon écriture musicale, car j’ai écrit ma première chanson en parlant de la tristesse que je ressentais, sur le fait que la vie nous ait privé d’une personne aussi gracieuse, talentueuse et belle. A partir de ce moment, j’ai commencé à comprendre que la musique pouvait me permettre de régler les douleurs, mes peines de cœur, et plein de choses ! Ces moments furent décisifs dans le démarrage de ma carrière.

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Le titre Blewu de Bella Bellow vous a tellement marqué que vous avez décidé de l’interpréter le 11 Novembre dernier devant plusieurs chefs d’États en hommage aux combattants Africains qui se sont battus jusqu’à perdre la vie pour la France pendant la première guerre mondiale. Pourquoi ce choix ?

Pour moi Blewu était une chanson de paix, de bénédiction et de partage. Blewu signifie « doucement », « patience » … Quand on fait les choses avec patience et bienveillance, on ne peut qu’installer la paix. C’est pour ça que j’ai choisi cette chanson, pour faire passer un message de paix à tous ces chefs d’États.
C’était un moment émouvant et difficile. Il faisait extrêmement froid, et quand j’ai commencé ma chanson, mon regard a croisé celui de certains chefs d’États dont je ne vais pas dire le nom, qui dégagent une énergie négative, qui ne sont pas là pour la paix, mais pour réduire le monde en miettes. Mais cela m’a donné la force de chanter cette chanson avec encore plus de force et de détermination. Aujourd’hui les peuples ont besoin de paix, de justice sociale,  et de considération.

Dans une interview vous racontiez comment vous avez découvert l’existence de l’apartheid et comment ça vous a mise en colère. Tant qu’on ne racontera pas la vraie histoire de l’esclavage et de la colonisation il y’aura toujours cette frustration et cette injustice, qui touche de plus en plus d’africains. Quel conseil pouvez-vous donner à cette jeunesse, vous qui êtes passée par cette colère ?

J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont appris la modération. Mon père avait l’habitude de dire que notre arme la plus absolue, c’est notre cerveau. Si ton cerveau est en phase avec ton cœur, tu peux faire de grands changements et bouger les montagnes. La colère, la peur et la haine, ne créent rien de positif. Quand on éprouve ces 3 sentiments, on ne raisonne plus de manière cohérente, on n’a plus de vision du futur. On ne trouvera jamais de solutions durables dans le chaos et la violence. Le passé nous l’a montré. Les deux guerres mondiales nous l’ont montré. A partir du moment où on est dans la colère, on n’est pas dans le dialogue constructif.
Ma première chanson sur l’apartheid, était pleine de colère. Mon père m’a dit : « Je comprends ta colère, ta frustration et ta peur. Mais cette chanson-là est violente, elle ne te fait pas honneur. Elle finira par te salir et par te détruire. Le rôle d’un artiste c‘est d’ouvrir des portes qui sont fermées. C’est de créer des ponts et de pousser les gens à discuter, à faire face à leurs différences. On peut ne pas être d’accord, mais jamais dans la haine et dans la violence. » Mon conseil est donc le suivant : réfléchissez à ce que vous voulez pour votre avenir et celui de vos enfants. Dans quel type de pays voulez-vous vivre ? Et dans ce cas commencez à mettre en place des actions pour transformer profondément les choses, dans vos pays. A cause de l’esclavage, l’Afrique a été dépecée et ces frontières créent déjà des différences entre nous. Comment les gérons-nous ? Avant  de regarder les autres, nous avons du travail à faire sur nous-mêmes. Pour l’instant, nous ne sommes pas dans la construction, nous sommes dans la colère. Cette colère est légitime, c’est vrai. Mais pas utile.

Retrouvez l’intégralité de l’interview en page 23 de votre magazine

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