SCHEENA DONIA : « JE VEUX MONTRER QU’ON PEUT ÊTRE UNE FEMME, TRAVAILLER, AVOIR DES ENFANTS, SANS AVOIR À CHOISIR L’UN OU L’AUTRE »

Elle fait partie de nos coups de cœur sur les réseaux sociaux, partageant avec fraîcheur et authenticité sa vie d’entrepreneur et de maman vivant à Paris. Les 4 enfants qu’elle a mis au monde ne l’ont pas empêché d’avoir une vie active bien remplie : consultante en image et relooking, influenceuse mode et lifestyle, activiste politique et bientôt productrice de série, elle a aussi exercé dans le secteur de la communication au Gabon pendant une dizaine d’années. Peu d’entreprises locales ou internationales exerçant dans le pays se sont passées de ses services. Un parcours qui force le respect. Elle nous raconte aujourd’hui, sans langue de bois, ses projets, ses convictions, et ses accomplissements, au-delà des apparences.

Il y’a quelques mois, tu partageais ton histoire dans un live très émouvant sur Instagram. L’histoire de ta naissance a énormément touché l’audience et ce qu’on en retient c’est que tu es une battante. Où puises-tu cette force et comment fais-tu pour toujours garder le cap ?
Je dirais en premier l’éducation que j’ai reçue. J’ai été élevée par des femmes, dans un clan très matriarcal. Mes grand-mères, grand-tantes et tantes avaient curieusement des maris relativement effacés. Du coup, les femmes occupaient beaucoup l’espace. J’ai donc grandi avec l’idée selon laquelle, les femmes sont fortes dans ma famille,  elles ne se plaignent pas, elles foncent. D’ailleurs, celle dont je porte le nom, était surnommée « la dame de fer ». J’ai toujours eu le sentiment d’être plutôt « molle », pas à la hauteur de tout ça. Quand elle est décédée, des années après, ses sœurs, mes tantes, mes grands-tantes me disaient « tu es vraiment comme ton homonyme, une vraie dame de fer ». Il faut donc  croire que l’environnement façonne les gens. Je reste persuadée que c’est à ces femmes là que je dois cette force.
Le second point c’est le mental. J’ai beaucoup travaillé dessus, beaucoup lu. J’ai vécu des choses qui m’ont appris à relativiser et à ne pas accorder d’importance à ce qui ne l’est pas.
Je garde le cap également dans le fait d’avoir grandi dans une famille religieuse, chrétienne, protestante. Je suis fille, petite-fille et arrière-petite-fille de pasteur, donc la foi a toujours été très présente dans ma vie. Elle supposait qu’on était tous nés avec un plan que Dieu avait écrit pour nous alors qu’on était encore dans le sein de notre mère. Le but de la vie était donc de découvrir ce plan et de nous mettre au service de sa réalisation, accomplissant ainsi notre destinée.

Bien que les femmes africaines soient de plus en plus indépendantes, la pression sociale autour du mariage et de la nécessité d’avoir un homme à ses côtés n’a pas vraiment changé. On donne  toujours le sentiment aux femmes qu’elles ont échoué quelque chose si elles ne sont pas mariées. Quelle est ta position par rapport à ce sujet ?
Personnellement je n’ai jamais ressenti cette pression. Beaucoup de femmes de ma famille n’étaient pas nécessairement mariées. On n’a jamais sacralisé le mariage, même si on l’a toujours bien célébré. Lorsque les mariages avaient lieu, on étaient contents, mais je n’ai pas grandi dans un environnement où on donnait de la valeur à une femme parce qu’elle était mariée. Elle avait droit à du respect, à des petites attentions supplémentaires notamment en présence de son mari, mais le mariage n’a jamais été une pression.
Pour celles qui vivent dans un cadre où on leur rappelle à quel point le mariage est obligatoire, je dirais que c’est à elles de choisir ce en quoi elles veulent croire. Ce n’est pas parce qu’on vous dit que le ciel est rouge que vous allez croire qu’il l’est. Il faut vivre sa vie pour soi-même avant tout. Le mariage n’est pas une fin en soi. S’accomplir et être heureux, par contre, est une fin en soi.
On omet de dire aux gens qu’avant de penser à se marier, il faut comprendre ce qu’est un compagnon de vie. C’est quelqu’un qui va entrer dans notre vie avec le but de s’accomplir lui-même et de nous aider à nous accomplir. Cette personne est la mieux placée pour nous emmener aussi loin que possible, à condition que nous sachions déjà où est ce que nous voulons aller.
Il faut se méfier des gens que vous laissez entrer dans vos vies. Il faut veiller à toujours garder en tête ce pourquoi vous êtes venus sur terre, et vous entourer de personnes qui vont vous faire avancer dans ce sens. Si la personne que vous avez choisi est consciente de ce que vous êtes et voulez accomplir, mais également de ce qu’elle veut être et accomplir, alors c’est la bonne. Un compagnon de vie ne freinera jamais votre ambition. Il n’en sera jamais jaloux ou mal à l’aise, bien au contraire, il a conscience qu’il ne peut se réaliser qu’à vos côtés, et vice versa. D’ailleurs, cela vaut aussi pour les amis.
Donc une personne sans ambition n’a rien à faire autour de vous. J’aime répéter que Barack Obama ne serait jamais devenu ce qu’il est sans Michelle, et vice versa : les deux sont sur terre pour accomplir quelque chose de grand l’un avec l’autre, l’un pour l’autre, et chacun pour soi.

Venez rencontrer Scheena Donia le 5 Juillet 2019 aux Galeries Lafayette Paris Haussmann!

Entrepreneur depuis l’âge de 24 ans et maman depuis l’âge de 18 ans, tu as 4 enfants. On est obligé de te demander comment tu procèdes pour mettre toutes ces activités et obligations en musique.
C’est une question d’organisation. J’ai évidemment une to-do list. Au-delà de ça, j’ai autonomisé mes enfants très tôt. Il faut éviter de tomber dans le piège de la super maman, celle qui veut tout faire. Très vite, chacun de mes enfants s’est vu attribuer des tâches. Il ne faut pas hésiter à s’appuyer sur l’entourage : les amis, la famille, les voisins, les mamans des copains à l’école, le compagnon, etc. Ce sont toutes ces choses qui font que les mamans ne se retrouvent pas sur les rotules à la fin de la journée, surtout lorsqu’elles travaillent.

Quelle leçon la vie de maman entrepreneur t’a appris ?
Apprendre à déléguer en premier. Puis, parler de mon travail à mes enfants, pourquoi j’aime ce travail, pourquoi je le fais, le bien que cela procure aux gens, à mes clients. De cette manière, ils comprennent pourquoi je ne suis pas toujours là. Ils comprennent également que c’est ce travail qui les nourrit et leur permet d’avoir accès aux petits plaisirs qu’ils demandent.

Tu es également activiste et a dénoncé plusieurs fois les abus du pouvoir au Gabon. Es-tu repartie au Gabon depuis les dernières élections ?
Non je n’ai pas remis les pieds au Gabon depuis l’élection présidentielle de 2016. Je n’y suis plus la bienvenue. On me l’a fait comprendre de plusieurs manières, par des canaux officieux et officiels. Aller au Gabon me ferait même courir le risque d’une arrestation dès l’aéroport. J’espère que les choses iront pour le mieux là-bas et que la situation changera. J’ai à cœur les personnes qui sont décédées suite à cette élection, celles qui sont encore portées disparues. Je pense à leurs familles et à la douleur qui est la leur.
Je ne me plains pas du sort qui est le mien aujourd’hui de ne pas pouvoir rentrer dans mon pays même si c’est très dur pour moi. Je sais que le combat et les priorités sont ailleurs. Ce qui vaut pour le Gabon vaut pour tous les autres pays du monde, où la volonté du peuple et sa liberté d’expression sont arrachées. J’espère que nous serons de plus en plus nombreux à dire non, parce que nos voix comptent et nous avons le droit de la faire entendre.

Qu’est ce qui t’a poussé à t’engager sur les sujets politiques au Gabon ? Quel fut le déclic ?
Les personnes qui me connaissent savent que j’ai toujours des opinions très tranchées sur les tenants du pouvoir. Toutefois, les choses ont basculé en Août 2016. La veille de la proclamation des résultats à Libreville, les partisans du gagnant de cette élection sont allés se réunir à son quartier général. Il étaient des milliers, j’y avais des amis et des proches. A 1h du matin mon téléphone a sonné, et un ami qui était aussi un collaborateur au Gabon m’a appelé pour me dire « on est en train de nous tirer dessus ». Il criait en pleurant : « STP, appelle France 24, appelle France 24 ! ». Puis son téléphone a coupé. Il m’a fallu de longues minutes pour réussir à le joindre à nouveau, pour qu’il me dise qu’ils étaient enfermés dans des appartements avec d’autres personnes. Il y’avait des blessés, j’entendais des tirs, des hurlements, des cris. Cela a duré jusqu’à 4h du matin. De mon côté, j’essayais de joindre des gens ici, la presse, d’autres gabonais de la diaspora, mais difficile d’être efficace en pleine nuit.
Le réveil fut douloureux le lendemain. Aux infos, on annonçait que le quartier général avait été attaqué à l’arme lourde, la zone avait été bouclée, les survivants avaient été enfermés dans la cour. Mais le plus dur ce fut les témoignages des gens, qui nous arrivaient par bribes vu qu’internet avait été coupé sur le territoire. En discutant avec ceux qui avaient réussi à quitter le Gabon entretemps, ça a été l’horreur. Je n’ai pas forcément envie de la décrire dans cette interview, mais des gens ont perdu la vie, ont été gravement blessés, atteints dans leur dignité. Et parmi ces gens, j’avais des proches. Un d’entre eux avait pris des balles dans le ventre.
Il m’était impossible à ce moment-là de ne rien faire. Que pouvais-je faire d’autre si ce n’est utiliser ma plateforme, ma voix et mon dégoût pour condamner ce qui s’était passé au Gabon ? Pendant 2 ans j’ai sillonné la France à coup de conférences, pour sensibiliser la diaspora gabonaise à la nécessité de se mobiliser, de manifester de manière pacifique et de saisir les institutions à notre portée ici, notamment l’Union Européenne. Nous l’avons fait à plusieurs reprises à Bruxelles, et à Strasbourg. Tout est donc parti de la nuit du 31 Aout 2016 à Libreville, et ce n’est toujours pas terminé à ce jour.

Depuis quelques mois tu écris une comédie. Peux-tu nous dévoiler quelques infos en exclusivité ? De quoi parlera cette série ?
Aah ma comédie ! (rires)
Elle parle de péripéties d’amies afropéennes, comme j’aime les appeler. La série démarre sur le mariage de l’une d’entre elles, mais les choses ne vont pas se passer comme elles auraient dû. Ça sera un enchaînement de catastrophes. C’est quelque chose de loufoque, et le mariage n’est pas au cœur de la série en réalité. Il y’en a une qui va se marier, une qui ne veut plus se marier, une qui pour rien au monde ne voudrait être mariée, et une qui espère de tout son cœur de se marier. Leurs différents points de vue sont abordés avec humour et avec une authentique retranscription des femmes noires, autant que possible en tout cas.
Je veux montrer qu’on n’est pas toutes pareilles, qu’on n’a pas toutes les mêmes aspirations, qu’on ne vient pas toutes des mêmes milieux. Mais le lien reste le même finalement : nous souhaitons toutes êtres heureuses et bien entourées.
Quand on croise une africaine dans la rue, on a tendance à l’appeler « ma sœur », ce que les autres ne comprennent pas toujours. Mais la vie et les circonstances font que des amies ou personnes proches de nous avec qui on ne partage pas le même sang, peuvent devenir nos sœurs. C’est quelque chose que je voulais porter à l’écran. C’est une série sur la sororité, sur les amours, la condition des femmes, et sur le fait que nous resterons toujours des enfants d’Afrique peu importe l’endroit dans le monde où nous nous trouvons.

Quels obstacles rencontres-tu maintenant que tu es dans l’univers audiovisuel ?
Aucun, à part moi même ! Je reste persuadée que le plus grand frein à ce que nous voulons accomplir c’est nous-mêmes. Je procrastine pas mal parce que j’ai envie de très bien faire, mais aussi parce que je fais beaucoup de choses à côté : mon travail de consultante en image, ma casquette d’influenceur, mes voyages, ma vie de famille, etc. Une journée de 24h n’est pas suffisante pour faire tout ce que j’ai envie de faire, et à ce jour je n’ai pas le luxe de me prendre 1 ou 2 journées entières pour écrire.  Je pense qu’il n’y a pas d’autres freins que nous-mêmes. Je suis complètement emballée par ce projet, j’en suis la première fan, j’en parle beaucoup autour de moi pour le tester et recueillir des avis.

Quel serait ton retour d’expérience pour ceux qui voudraient comme toi se lancer dans la réalisation/production de série ?
La meilleure école, c’est la vie. Allez voir une boîte de production, dites-leur que vous avez envie d’apprendre le métier et commencez d’en bas. Ça ne dérangera personne. Si vous voulez réaliser, prenez votre smartphone, commencez à réaliser des petites choses, faites des petits films. Vous n’avez pas besoin de réaliser le grand projet de votre vie tout de suite. Spielberg a commencé lui aussi par de petits films. D’ailleurs, quand on sort d’une école de cinéma, on commence avec un court-métrage. C’est ce que j’avais fait à la fin de mes études, il y’a 15 ans. Les gens ne le savent pas, mais j’ai fait des études en production audiovisuelle, sans avoir jamais vraiment travaillé dans ce domaine. Les circonstances me ramènent désormais à cet univers. J’espère donc avoir le temps et les moyens de réaliser ce projet, de toutes manières la seule personne qui m’en empêchera c’est moi-même.

La réussite, c’est aussi être prêt(e) à saisir les opportunités quand elles arrivent selon Paola Audrey Ndengue

Tu partages ton quotidien sur les réseaux sociaux et tu y es très active. Pourquoi est-ce important de « livrer» une partie de toi à ton audience ?
En réalité je ne montre pas tout ce que je fais, ni tout ce je suis. En revanche, ce que je veux montrer c’est qu’il est possible d’être une femme, de travailler, d’avoir des enfants et de ne pas nécessairement avoir à choisir l’un ou l’autre. Ce n’est pas facile, mais c’est possible. Ensuite, je veux être la plus authentique possible. Ce n’est pas parce que je vis à Paris que je dois ressembler à un cliché de la parisienne. Je reste une enfant d’Afrique, avec un fort ancrage culturel de par ma manière de m’exprimer, de manger, de par la musique que j’écoute, les endroits où je vais, les vêtements que je porte. Et je tenais à ce que cette part de moi soit aussi visible que possible, dans le but de suggérer aux gens de rester eux-mêmes, d’être en phase avec qui ils sont. Les gens vous aimeront parce que vous êtes-vous. Si ils ne vous aiment comme vous êtes, alors ils n’ont qu’à sortir de vos vies.
Donc ce n’est pas un besoin impérieux de partager ma vie, mais simplement de dire aux autres femmes qu’elles peuvent travailler, être maman, avoir des rêves, des projets. J’essaie de partager les miens autant que possible, comme je partage aussi mes peines et mes difficultés. Il n’y a pas que le glamour. Ce qui me tient vraiment à cœur, c’est d’être authentique.

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Quel a été ta plus grande épreuve (professionnelle ou personnelle) et comment as-tu réussi à la surmonter ?
Sans aucun doute le décès de ma mère dont je parle aussi beaucoup. Ça été terrible et brutal. Mais dès l’instant où je n’ai plus pu dire « maman » à quelqu’un, cela m’a aussi fait grandir. Et j’écris aussi sur ça, pour partager mon expérience du deuil et ce que mon entourage m’a appris à ce moment-là. Une des choses que j’ai gardé vient d’une de mes tantes : « si ta mère avait dû t’enterrer, le monde n’aurait pas été normal et elle en serait morte. Ça te semblera toujours trop tôt, même si elle était morte à 80 ans, ça t’aurait semblé trop tôt. Mais c’est ainsi que la vie est faite, c’est à toi d’enterrer ta mère et pas le contraire, donc fais-le bien et dignement ». C’est ce que je me suis évertuée à faire.
A toutes les personnes qui vivent sans avoir conscience de ce que les êtres aimés notamment les parents vont partir et probablement avant nous, c’est une manière de se préparer, d’accepter l’idée, et de profiter de l’instant présent autant que possible.

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