Le Bar à Lecture : NDOMÉ

Photo : Sali Fayssal

Dans cette nouvelle, Steve Mekoudja dénonce le décapage, un véritable phénomène de société sur le continent …

Un soleil indocile brillait haut dans le ciel et déversait sur Douala une chaleur ardente. L’intraitable poussière de la ville se posait sur tout : sur les taxis jaunes des taximen qui klaxonnaient pour un oui ou pour un non, sur les beignets que des vendeuses vaillantes exposaient au bord des routes, sur les toits et même sur les gens. Le tout dans un concert bruyant qui conférait à Douala son aspect bouillonnant. La ville de la vie. Pas la vie que l’on respire, mais la vie qu’on mange dans un plat de poisson braisé, la vie que l’on boit dans un verre de Castel bien fraîche. Celle que l’on danse. Celle que l’on célèbre vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Douala

Douala, par Sali Fayssal

Et pourtant, Ndomé n’avait point envie de sortir de chez elle. Elle se lovait dans son lit, à la manière d’un chat ; ce que lui avait raconté son amie Moukoko avait fracassé son cœur et elle ressentait au ventre une douleur discrète qui déambulait lentement dans son corps. C’est pourquoi elle roulait sur elle-même comme un ver de terre. Elle n’était pas sûre d’avoir vraiment mal. Peut-être que c’était simplement l’indignation dans la voix de Moukoko qui l’effrayait et lui coupait le souffle. Elle n’était pas sûre d’avoir mal mais préférait faire comme si elle avait mal. Au cœur ? Au ventre ? Elle décida qu’elle aurait mal au cœur et posa sa main sur ce cœur qui battait trop vite, trop fort, si fort qu’elle pouvait l’entendre. Il battait trop fort parce qu’elle avait peur. Peur de cette femme dont lui avait parlé son amie. Peur que cette femme lui arrache son mari. La dernière fois au téléphone, Moukoko avait été claire : «  j’ai revu cette femme avec ton mari. Elle est brune, très brune, sans taches. Si tu ne fais rien, tu vas perdre ton mari. »

La chanson de Petit Pays que diffusait la radio la fit pleurer :
Fais-moi câlin,
Fais-moi câlin,
Fais-moi bisou,
Pourquoi, pourquoi, pourquoi
Pourquoi c’est toujours moi, qui dois souffrir en amour ?

Elle écoutait la voix de Petit Pays et se dit qu’il était un génie ; ses mots étaient ceux qu’elle aurait souhaité dire à son mari le soir à son retour du travail, mais elle ne dira rien. Elle l’entendra entrer dans la chambre vers vingt-deux heures, lui demandera s’il a faim et il répondra non, qu’il avait déjà mangé. Il ne la touchera pas, mais se couchera près d’elle et ronflera toute la nuit, la laissant dans une tristesse inconsolable.

Les mots de son amie le lendemain furent encore plus virulents: «  Quand un homme ne mange plus ta nourriture et qu’il ne te touche plus, c’est qu’il a une maîtresse. Ndomé, il faut faire quelque chose, fais-toi belle, séduis ton mari ! Regarde-toi, à trente-trois ans, tu ressembles à une vieille femme. Ta peau est trop dure, trop noire. Il faut l’entretenir, la nettoyer. »
Ndomé l’écoutait, sans piper mot. Elle voulait dire qu’elle serait prête à faire tout ce qu’il faudrait pour reconquérir son mari, qu’elle n’était pas le genre de femmes qui laissent les petites filles leur arracher leurs maris, elle voulait lui dire qu’elle n’était pas coupable de ce qui lui arrivait, mais son amie ne lui laissa pas le temps de placer un mot:
«  Tu crois que cette fille brune-là a quoi que tu n’as pas, hein ? Tout le monde peut être clair comme elle. C’est rien. Il faut juste le vouloir. Viens me voir demain, je vais t’emmener chez quelqu’un qui fait de bonnes compositions.»

Ndomé ira la voir le lendemain.

La peau du gérant de la parfumerie avait une teinte intermédiaire. Une couleur ni claire, ni sombre, ni éclatante. Qui paraissait sale. Qui donnait l’impression que sa peau n’avait pas été nettoyée. Ndomé ne pouvait s’empêcher de regarder les tâches noires sur son menton et elle se demandait si sa peau ressemblerait à celle du gérant après qu’elle ait utilisé sa crème éclaircissante. « Non ce n’est pas une crème éclaircissante, lui dit Moukoko d’une voix nerveuse, c’est une composition qui va nettoyer ta peau et faire ressortir ton vrai teint. »

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Le chimiste –c’est ainsi qu’on surnommait le gérant de la parfumerie- revint de son magasin avec une bouteille en plastique blanche non étiquetée d’une contenance de près d’un litre et la tendit à Ndomé en disant : « Dans un mois au maximum, tu vas ressembler à une blanche. » Moukoko poussa un rire bref. Le chimiste voulut rajouter un mot mais se ravisa. Peut-être parce qu’il avait remarqué que Ndomé n’avait pas ri. Peut-être qu’il avait remarqué la lueur de désespoir qui chancelait au fond de ses yeux. Elle se demandait si ce qu’elle voulait vraiment c’était de ressembler à une blanche. Tout ce qu’elle était sûre de savoir c’est qu’elle ne voulait pas perdre son mari. Alors si ressembler à une blanche l’aiderait à garder son mari, elle le ferait.

Par Tatou Dembele

Par Tatou Dembele

C’est encore du Petit Pays qui passait à la radio quand elle entra dans sa chambre ce soir-là :

N’est-ce pas tu m’avais dit que tu m’aimes eeh ?
N’est-ce pas tu m’avais dit que tu m’aimes eeh ?
Pourquoi me tromper oh mon mari eh oh ?
Pourquoi me trahir oh mon mari eh oh ?
Faut jamais aimer les hommes sans réfléchir oh.

Petit Pays comprend vraiment les femmes, pensait Ndomé. Elle regretta presque qu’il ne soit pas son mari. Un homme comme Petit Pays ne peut pas faire souffrir une femme, parce qu’il la comprend. Elle regretta que son mari ne la comprenne pas comme seul Petit Pays aurait pu le faire.

Elle passait ses journées à se laver, puis s’enduire de la composition et à se regarder dans la glace comme pour observer le changement qui s’opérait sur sa peau.

Le temps s’égrenait. Les jours s’envolaient avec le peu d’espoir qu’il lui restait car son mari ne changea pas. Il ne mangeait toujours pas ses repas, ne la touchait toujours pas. Elle aurait préféré qu’il la frappe, qu’il l’insulte. Tout était mieux que le mutisme dans lequel il s’était réfugié. Il ne remarquait même pas les efforts qu’elle faisait pour être belle. Ses nouvelles coiffures. Ses nouveaux ongles. Ses nouvelles robes. Sa nouvelle peau… À chaque fois qu’elle se regardait dans la glace, elle voyait une autre femme. Ce n’était plus la Ndomé au teint noir caramel que son mari était venu doter chez ses parents. Ce n’était plus la fille qui était arrivée dans la maison de son mari l’esprit embué de rêves colossaux. Son miroir lui projetait l’image d’une femme qu’elle ne connaissait pas, qu’elle ne parvenait plus à connaître. Elle se regardait au fil des jours devenir claire et était effrayée par l’idée de ne plus jamais retrouver son teint. Perdre son teint c’est comme perdre sa virginité. Impossible de le retrouver. Cependant, elle aimait que les hommes la regardent de plus en plus dans la rue, que les femmes s’arrêtent pour lui demander le nom de son lait corporel. Elle aimait être belle, qu’on la trouve belle.

Le jour où elle remarqua que ses genoux, ses coudes et quelques phalanges n’obéissaient pas à l’effet de la composition, elle appela Moukoko :
-Mes genoux et mes coudes sont noirs. Je n’ose même plus mettre une jupe ou un décolleté.
Moukoko rit d’abord de son rire qui savait agacer Ndomé. Il y’avait de l’arrogance dans ce rire. Beaucoup d’arrogance même. Comme si elle savait tout, avait les réponses, les solutions à tout. Comme si Ndomé était folle de s’inquiéter.
-C’est rien ça, Ndomé, il faut simplement augmenter la dose. Si tu appliquais la composition deux fois, maintenant applique-la trois fois.

Elle appliqua le conseil de son amie, mais rien n’y fit. Au contraire, les noirceurs récidivaient, des boutons et quelques points noirs commencèrent à envahir son visage. Le soleil devint son premier ennemi. Parce qu’il la faisait transpirer abondamment et rougissait sa peau. En l’espace de trois mois, elle était passée du statut de femme noire foncée à femme brune ; puis de femme brune à femme boutonneuse ni noir foncé, ni brune. Elle ne reconquerra pas son mari. Elle le savait.

Un soir où il pleuvait abondamment, il entra dans la chambre. Elle était assise à sa coiffeuse et frottait, à l’aide d’un coton, une lotion tonique anti-boutons, anti-tâches, sur sa peau.
Il lui dit : « Ndomé, tu sais que je t’aime.» À l’écoute de ses mots, elle expira fort et s’enfonça dans la chaise de sa coiffeuse. Elle était partagée entre la joie et l’incompréhension. Elle se refusait à se réjouir, par peur d’être déçue. Elle savait qu’il s’apprêtait à lui annoncer quelque chose mais ignorait quoi. Elle n’avait rien vu venir.
-Oui, elle répondit.
-J’ai décidé de prendre une deuxième femme…

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