Le Bar à Lecture : Orgueil et Préjugés

Illustrations: Madior Sow Ouakara

Idris se demandait toujours pourquoi on parlait de Libreville la belle plutôt que de Libreville la verte. Des arbres, il y en avait à perte de vue alors qu’on se trouvait en pleine capitale. Il n’aurait pas su tous les nommer mais ce qui était sûr, c’était que leur feuillage luxuriant donnait du peps au panorama. S’il avait fallu ne compter que sur les maisons à moitié bâties ou les villas non peintes, le résultat aurait été moins… chatoyant. Il mit le volume de la radio à fond et bougea la tête en rythme en contemplant le paysage.
A force de vouloir différencier les manguiers des badamiers, la voiture fit une embardée et sa poitrine cogna douloureusement le volant lui arrachant un juron bien senti. Tous les voyants lumineux s’éteignirent de concert. Apparemment, il venait de caler le moteur. Il avait voulu jouer au plus malin en prenant un raccourci pour éviter les embouteillages du centre-ville et voilà qu’il se retrouvait piégé dans un quartier où le bitume avait dit bye bye à la population depuis les indépendances. Libreville-la-sans-route serait peut-être plus approprié se dit-il en descendant pour vérifier les dégâts. Il écarquilla les yeux de terreur en constatant la longue éraflure qui ornait désormais le flanc de la berline. Il s’humidifia le pouce de salive et essaya tant bien que mal de faire disparaitre ce qu’il pouvait. Avec un peu d’insistance, les traces finirent par disparaitre et Idris put de nouveau respirer librement. Il posa un baiser sur ses doigts et caressa la peinture métallique en remerciant le ciel. Il se remit au volant avec entrain et démarra l’engin. Rien ne s’alluma, aucune lumière clignotante, aucun doux ronronnement, rien. Son cœur manqua un battement. Quinze minutes plus tard, il dut s’avouer vaincu. Cette maudite voiture flambant neuve était tombée en panne. Il sortit d’une main tremblante son iPhone de sa poche et lança un appel.

Illustrations, Madior Sow Ouakara

— Tu te rappelles du type qui a dit en direct à la télé : je suis mort, je suis foutu ? demanda-t-il à son ami dès qu’il décrocha.
— Y’a quoi ?
— Bah je suis mort !
— Donc là tu essaies de me faire croire qu’il y a le réseau en enfer ? Je suppose que c’est de là que tu m’appelles !
— Je suis dans la merde et tu fais de l’humour ? Je suis en plein quartier Akebe. La voiture…La voiture, putain de merde… commença–t-il à bégayer.

Son interlocuteur éclata d’un rire sonore signe qu’il avait compris que le problème était vraiment grave.

— Vous les gabonais vous êtes comme ça ! Vous habitez des maisons en planches et conduisez des voitures dernier cri dans des quartiers populaires. On va bien te braquer les jantes de la voiture là !
— Tu me trouves une solution ou tu continues ta leçon ? demanda Idris en jetant de rapides coups d’œil inquiets aux alentours.

Déjà, de petits garçons apparus de nulle part, torses nus, culottes noircies par la crasse chuchotaient entre eux en désignant la voiture en panne. Idris se sentit de plus en plus nerveux. Il imaginait déjà ces garçons donnant l’alerte à leurs ainés qui rappliqueraient vite fait pour le dépouiller de tout ce qui avait de la valeur dans et sur la voiture.

— Bon soyons un peu sérieux. Si tu es à Akebé vas chez Manu et Fils. Ils font des merveilles avec les Lexus. Manu a réparé la Hummer d’Alexis, il n’y a pas longtemps.
— Donc tu veux que je confie cette voiture qui vaut au bas mot 15 ans de ton salaire… à quelqu’un qui a ouvert son garage dans Akebé ?
— 15 ans du salaire de qui ? Moi ? Un ingénieur de haut niveau qui commande les expatriés comme moi ? Tu es fou !

Cette fois-ci ce fut au tour d’Idris de rire de bon cœur. S’il y avait bien une chose dont Cédric son ami, était fier c’était d’être mieux payé que les expatriés français du secteur pétrolier dans lequel il officiait. Pour lui c’était comme d’être un esclave affranchi possédant tout un ranch dans l’Amérique de la traite négrière. Le numéro du garage lui fut envoyé par messagerie et il les contacta. Malheureusement aucun camion de dépannage n’était disponible. A sa grande surprise, ce furent les ados du coin qui l’aidèrent sans qu’il ne le demande en poussant la voiture jusqu’au garage. Une fois sur place, ils acceptèrent qu’il leur paie une tournée de soda chez le boutiquier du coin et le quittèrent heureux de cet argent si facilement gagné.

Le garage dénommé « chez Manu et Fils » n’était pas à proprement parlé un garage, juste un vaste terrain avec un portail qui tenait à peine debout. Pour en faire un garage digne de ce nom il aurait fallu des aménagements que le propriétaire n’était semble-t-il pas disposé à faire. Il aurait peut-être aussi fallu ramasser toutes les mangues mures tombées au pied du portail de fer, afin de rendre l’endroit moins délabré. Idriss interpela l’homme en débardeur qui se battait avec les roues d’une moto de course.

— Excusez-moi ! Vous pouvez m’aider pour la voiture ?

L’homme, à la barbe bien fournie et au corps d’athlète jeta un rapide regard à la berline avant de cracher à coté du pneu enfin démonté. Idris se retint de faire un commentaire désobligeant. Il appela un autre garagiste qui bricolait une Toyota Carina tellement vieille que le « Ta » de Toyota avait disparu.

— Les berlines automatiques c’est du ressort de Manu, ces trucs la c’est fragile et les pièces coûtent chères, expliqua ce dernier. Va vers là-bas, dit-il en lui indiquant la gauche ou étaient entassés des moteurs de voitures ainsi que des pare-chocs en mauvais état.

Quel accueil ! Idris prit son mal en patience et se dirigea vers le coin où était censé se trouver ledit Manu. De dos il put constater que Manu était un type plutôt gringalet, pas très grand, qui portait une casquette à l’envers sur une énorme touffe de cheveux crépus. Est-ce que cet homme était même capable de soulever une roue de voiture ? Il s’éclaircit la voix et appela le fameux Manu.

— Ouep ? Y’a quoi ? demanda Manu sans se tourner pour autant.

Il bricolait le moteur d’une Mercedes. Idris se fit la réflexion de leur faire des remarques sur leur accueil plus que non professionnel dans ce garage d’amateurs. Et puis c’était quoi cette voix de femmelette ?

Pour lire la nouvelle de Leila Marmelade dans son intégralité, rendez-vous en page 45 de votre magazine.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

9 + 1 =