BENDJIN KPEGLO : « IL FAUT CULTIVER L’IDEE DE LA NECESSITE DE RECHERCHER DES DONNEES QUI NOUS SONT PROPRES »

Père de deux enfants et passionné de musique, Bendjin Kpeglo se considère comme un citoyen du monde. Et à juste titre ! Après avoir grandi et étudié au Togo, il quitte la terre de ses ancêtres avec une licence en Mathématiques pour la Côte d’Ivoire où il intègre l’Ecole de Statistiques. Gourmand de connaissances, il intègre en même temps l’ESSEC et l’ISUP où il obtient respectivement un Msc en Management et un Master Spécialisé en Actuariat. Il travaille pour Ernst&Young puis pour Towers Watson en tant qu’actuaire avant d’intégrer la prestigieuse Wharton Business School. MBA en poche, il décide contre toute attente de rentrer en Afrique. Discussion avec un repat surqualifié.

I.A : Pourquoi avoir choisi de créer une entreprise dont les trois piliers sont le data, l’analytique et le quanti ?

Bendjin Kpeglo : Tout d’abord, à cause du manque crucial de données. Si on vous demande combien de téléphones d’une marque X ont été vendus en France en 2016, vous trouverez la réponse en quelques minutes sur Internet. Si on vous demande ensuite combien de téléphones de cette marque ont été vendus au Cameroun en 2016 personne ne le sait, même pas les responsables de la marque. C’est dramatique. Et ce constat est valable pour à peu près tous les pays de la sous – région, dans presque tous les secteurs.
D’où la deuxième raison : la dimension africaine en tant qu’africain. Avant, les entreprises industrielles qui exploitaient des ressources précieuses comme le diamant ou l’or étaient les plus importantes. Aujourd’hui, les plus grandes entreprises sont, pour ne citer qu’elles : Facebook, Apple, Google, Amazon. Et certaines entreprises montent de manière fulgurante : Uber ou encore Airbnb. Le business de toutes ces entreprises est basé sur la donnée. La donnée devient une matière première précieuse qu’on doit essayer de gérer au plus vite pour proposer les informations les plus fiables possibles sur le marché. Malheureusement, les plus grands instituts internationaux risquent de devenir les maîtres de ces secteurs en Afrique aussi. Ce serait dommage car la donnée a cette particularité de ne pas être aussi homogène que l’or ou toute autre matière première.
La donnée Africaine est intrinsèque à l’Afrique. On ne peut la collecter comme on la collecterait en Europe. Il existe une vraie carte africaine à jouer. C’est une vraie valeur stratégique et pas une simple position idéologique. Même si la fierté de l’africain qui veut collecter de la donnée en Afrique rentre en ligne de mire, c’est une vraie position stratégique. L’Africain qui collecte des données en Afrique fournit la donnée avec plus de valeur qu’un étranger.

I.AM : Les habitudes du consommateur africain sont méconnues ou difficiles à cerner pour certaines entreprises. Pourquoi ?

B.K : Premièrement, il y’a des gens qui pensent savoir car ils s’appuient sur des données qui proviennent de l’étranger. Dans le domaine de l’assurance vie, la table de mortalité est une donnée capitale. Or, jusqu’à très récemment, celle utilisée dans les pays d’Afrique francophone était celle utilisée par la France en 1960. Ça veut tout dire.
Quand on fait des études, on parle souvent de ménages or il s’agit d’une notion occidentale clairement définie. En Côte d’Ivoire, cette notion n’a plus aucun sens. A Abidjan, dans un quartier résidentiel comme Cocody ou la Riviera, un ménage se compose d’un papa, d’une maman, de deux enfants, d’un chauffeur, d’une nounou, d’une femme de ménage et d’un gardien. Dans un quartier populaire, le ménage est plutôt composé d’un papa, de trois mamans, cinq enfants, cinq neveux, trois oncles et tous ne vivent pas sous le même toit. C’est donc complètement faux de penser ces entités comme homogènes et de les penser comparables.
Pour nous, il y’a donc bien un problème de fond. Beaucoup de concepts économiques, marketing, ou bancaires s’appuient sur des systèmes venus de France ou des Etats-Unis. Il faut donc cultiver l’idée de la nécessité de rechercher des données qui nous sont propres.
Les entreprises qui souhaitent avoir des données, dans un univers économique qui devient de plus en plus concurrentiel tel que l’Afrique se rendent compte du coût élevé de l’accès à celle-ci.
Elles souhaitent tout de suite avoir un niveau de données comparable à ce que pourrait détenir une entreprise française qui a pourtant déjà un siècle de recherche de données, d’études et d’investissements antérieurs.
Par exemple, pour mettre en place un système de mesure du taux d’audience d’une chaîne de télévision dans un pays comme le Sénégal, les premiers clients payeront plus chers que les suivants. Mais les premiers ne sont pas prêts à payer. Cela rend la donnée rare et la facture décourage énormément.

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I.A.M: On parle beaucoup de la nouvelle classe moyenne Africaine. Cette observation est -elle corrélée au phénomène du retour de la diaspora qualifiée sur le continent ? 

B.K : Cette question mérite qu’Inspire Afrika commande une étude à AVAKO. D’après les observations que j’ai pu faire dans mon réseau, il y’a bel et bien une classe moyenne de plus en plus grande. C’est indiscutable. Cependant, il y a également une classe défavorisée, à la base de la pyramide, qui devient aussi de plus en plus large.
Aujourd’hui, on assiste à l’émergence d’entreprises locales et de plus en plus d’entreprises étrangères ont besoin de responsables qui connaissent les réalités locales. C’est devenu un enjeu stratégique important d’être proche des clients.
Est-ce que ces personnes embauchées sont de purs locaux, sans formation ni expérience à l’étranger, ou sont-ils surtout des returnees ? Je pense que nombreux sont des locaux. Il ne faut pas se leurrer: le phénomène des returnees représente une goutte d’eau dans l’océan.
Les entreprises ne recherchent pas nécessairement des returnees. Tout dépend essentiellement du secteur et de la nature du poste.
Après il y’a aussi la question liée au pays et aux infrastructures de formation du pays. La majeure partie des entreprises en Côte d’Ivoire est dirigée par des locaux. Ceci vient du fait que la Côte d’Ivoire a de bonnes structures de formation. D’autres pays comme le Niger, le Togo, le Burkina Faso ou la RDC, où les infrastructures de formations ne sont pas aussi développées qu’en Côte d’Ivoire, qu’au Sénégal, ou qu’au Nigeria, auront davantage besoin de faire appel aux returnees, qui auront une part un peu plus importante dans la classe moyenne de ces pays-là.

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